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Lettre 131 à Milton Waldman (1951)

« Une morale évidente de l’ensemble de ce récit (après le symbolisme premier de l’Anneau comme désir du pouvoir absolu, qui cherche à s’accomplir par la force physique et la machine et donc, inévitablement, par les mensonges) est la suivante : que sans le sublime et le noble, le simple et le commun est totalement médiocre ; et que sans le simple et l’ordinaire, le noble et l’héroïque n’ont aucun sens. »

 

Mon cher Milton,

Vous m’avez demandé un bref exposé de ce que j’ai écrit en rapport avec mon monde imaginaire. Il est difficile d’en dire quelque chose sans en dire trop : essayer d’en dire quelques mots, c’est laisser libre cours à un enthousiasme débordant, car l’égoïste et artiste éprouve le désir immédiat d’expliquer comment tout s’est développé, ce que c’est, et ce que lui (pense-t-il) veut dire ou tente de représenter dans tout cela. Vous allez devoir subir un peu de ce récit, mais je joindrai un simple résumé (du contenu du livre) – ce qui est (peut-être) seulement ce que vous voulez, ce dont vous avez besoin ou ce que vous aurez le temps de lire.

Pour ce qui est des circonstances, du développement et de la composition, tout a commencé en même temps que moi – mais j’imagine que cela n’a pas grand intérêt pour quiconque à part moi. Je veux dire par là qu’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours porté cela en gestation. Beaucoup d’enfants inventent, ou commencent à inventer des langues imaginaires. Cela a été mon cas dès que j’ai su écrire. Sauf que je n’ai jamais cessé, quoique, bien entendu, en tant que philologue de métier (particulièrement intéressé par l’esthétique linguistique), mes goûts aient évolué, mes connaissances théoriques se soient améliorées, de même (probablement) que mon savoir-faire. Il y a maintenant à l’arrière-plan de mes histoires un réseau de langues (dont seule la structure est ébauchée pour la plupart d’entre elles). Mais à ces créatures que j’appelle en anglais, de façon trompeuse, des Elfes*, sont associées deux langues apparentées qui sont plus achevées, dont l’Histoire est écrite, et dont les formes (qui représentent deux aspects différents de mon propre goût linguistique) sont déduites scientifiquement d’une origine commune. De ces langues dérivent pratiquement tous les noms qui apparaissent dans mes légendes.       

Cela donne à la nomenclature, selon moi en tout cas, un caractère particulier (une cohésion, une cohérence linguistique, et l’illusion d’une historicité), ce qui manque cruellement dans leurs équivalents. Tout le monde ne percevra pas l’importance que cela a comme moi je la sens, vu que je suis affligé d’une sensibilité aiguë sur ce point.

Mais j’ai nourri ab initio une passion tout aussi fondamentale pour les mythes (non l’allégorie !), pour les contes de fées, et surtout pour les légendes héroïques à la lisière du conte de fées et de l’Histoire – qui sont bien trop peu nombreuses dans le monde (…) à mon goût. Je n’avais pas encore achevé mes études quand la réflexion et l’expérience me révélèrent que les pôles opposés de la science et du romance ne relevaient pas de goûts divergents mais étaient totalement apparentés. Je suis cependant loin d’être « érudit »** en matière de mythe et de conte de fées, car sur ces sujets j’ai toujours été à la recherche (pour ce que j’en savais) de matériaux, d’éléments d’un certain  registre et d’une certaine qualité, et non de simples connaissances. Par ailleurs, et j’espère ici ne pas paraître absurde, j’ai très tôt été attristé par la pauvreté de mon propre pays bien aimé : il n’avait aucune histoire propre (étroitement liée à sa langue et à son sol), en tout cas pas de la  nature que je recherchais et trouvais (comme ingrédient) dans les légendes d’autres contrées. Il y avait les [légendes] grecques, les celtes, et les romanes, les germaniques, les scandinaves et les finnoises (qui m’ont fortement marqué), mais rien d’anglais, excepté le maigre matériau des almanachs. Bien sûr il y avait, il y a, tout le monde arthurien mais, malgré sa force, il est imparfaitement naturalisé, étant associé avec le sol britannique et non anglais, et il ne venait pas combler le manque que je ressentais. Premièrement, son côté « féerique » est trop extravagant, fantastique, incohérent, répétitif. Ensuite et surtout, il fait partie intégrante de la religion chrétienne et contient explicitement [des éléments chrétiens].

Pour des raisons que je ne développerai pas, cela me semble être rédhibitoire. Le mythe et le conte de fées doivent, comme tout art, refléter et contenir en solution des éléments de vérité (ou d’erreur) d’ordre moral et religieux, mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde « réel », primaire. (Je parle ici, bien entendu, de notre situation actuelle, non de l’époque ancienne, païenne, pré-chrétienne. Et je ne répéterai pas ce que j’ai tenté de dire dans mon essai, que vous avez lu.)

Ne vous moquez pas ! Mais il fut une époque (il y a longtemps que j’ai dû en rabattre) où j’avais dans l’idée de créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose et cosmogonique au conte de fées des Romantiques – le grandiose étant fondé sur ce genre mineur qui se trouve au contact de la terre, le mineur tirant sa splendeur de la vaste toile de fond – que je pourrais en toute simplicité dédier : à l’Angleterre, à mon pays. Elles seraient du registre et de la nature que je désirais, une sorte de fraîcheur et de clarté ; elles évoqueraient notre « atmosphère » (le climat et le sol du Nord-Ouest, c’est-à-dire la Grande-Bretagne et les régions voisines en Europe, non l’Italie ou l’Égée, encore moins l’Orient), et, tout en possédant (si jamais je devais y parvenir) la pure beauté évanescente que d’aucuns qualifient de celte (bien qu’on la trouve rarement dans les choses celtiques authentiques et anciennes), elles seraient « nobles », épurées, et adaptées à l’esprit plus mûr d’une contrée depuis longtemps déjà imprégnée de poésie. Je comptais faire un récit complet de certains des principaux contes et seulement placer de nombreux autres dans la structure, sous forme d’ébauches. Les cycles seraient liés à un tout majestueux et dans le même temps laisseraient le champ libre à d’autres esprits et à d’autres mains, pratiquant le dessin, la musique et le théâtre. Absurde.

(...)
Je n’aime pas l’Allégorie – l’allégorie consciente et délibérée –, mais toute tentative pour expliquer la portée du mythe ou du conte de fées doit recourir au langage allégorique. (Et, bien entendu, plus une histoire a de « vie », plus elle se prêtera à des interprétations allégoriques ; tandis que meilleure est l’allégorie intentionnelle, plus elle sera acceptable comme simple histoire.) De toute façon tout ceci*** se rapporte essentiellement à la Chute, à la Mortalité et à la Machine. À la Chute forcément, et ce motif apparaît sous divers aspects. À la Mortalité, surtout en ce qu’elle affecte l’art et le désir créatif (ou devrais-je dire, subcréatif) qui semble n’avoir aucune fonction biologique et se distinguer des satisfactions de la vie biologique simple et ordinaire avec laquelle, dans notre monde, il est en effet généralement en conflit. Ce désir est à la fois uni à un amour passionné du monde réel et primaire – et de ce fait il est pénétré du sentiment de la mortalité –, et pourtant il n’est pas comblé par lui. Il a de multiples occasions de « Chute ». Il peut devenir possessif, s’accrochant aux choses qu’il a faites et les réclamant comme « siennes » ; le subcréateur souhaite être le Seigneur et Dieu de sa création personnelle. Il est enclin à se rebeller contre les lois du Créateur – en particulier contre la mortalité. Ces deux traits (seuls ou conjugués) mènent au désir de posséder le Pouvoir, de rendre plus rapidement efficace la volonté – et donc mènent à la Machine (ou Magie). Par cette dernière j’entends tout recours à des plans ou procédés (appareils) externes aux dépens du développement des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres – ou même le recours à ces talents avec l’intention corrompue de dominer : raser le monde réel, ou contraindre d’autres volontés. De nos formes modernes, la Machine est la plus évidente, bien qu’elle soit plus étroitement apparentée à la Magie qu’on ne l’admet généralement.

(...)
Au milieu de ce [troisième] Âge apparaissent les Hobbits. On ne sait rien de leur origine (eux-mêmes n’en savent rien****) car ils ont échappé à l’attention des Grands, ou des peuples civilisés qui possèdent des archives ; et ils n’en ont pas eu eux-mêmes, mis à part de vagues traditions orales, jusqu’à ce qu’ils quittent les lisières de la Forêt Noire, fuyant l’Ombre, et errent vers l’ouest, entrant ainsi en contact avec les derniers vestiges du Royaume de l’Arnor.

La Comté est leur principale colonie, dont tous les habitants sont des Hobbits, où une vie ordonnée et civilisée, quand bien même simple et rurale, est  préservée. Elle constituait à l’origine les terres agricoles et les forêts du domaine royal de l’Arnor, qui furent accordées comme fief : mais le « Roi », auteur des lois, a depuis longtemps disparu, sauf dans les mémoires, quand on commence à entendre parler de la Comté. C’est en l’année 1341 de la Comté (ou 2941 du Troisième Âge : c’est-à-dire dans son dernier siècle) que Bilbo, le Hobbit et héros de ce récit, entreprend son « aventure ».

Dans cette histoire, qui n’a pas besoin d’être reprise [ici], l’hobbitude  et la situation hobbite ne sont pas expliquées mais vont de soi, et le peu qui est dit sur leur histoire l’est sous la forme d’allusions fortuites, comme à quelque chose de connu. L’ensemble de la « politique mondiale » est bien entendu présent dans mon esprit, et il y est également fait allusion de temps en temps comme à des choses rapportées  intégralement ailleurs. Elrond est un personnage important, même si sa respectabilité, ses grands pouvoirs et son ascendance sont partiellement tus, et non révélés complètement. Il y a des allusions à l’Histoire des Elfes, à la chute de Gondolin, etc. Les ombres et les maléfices de la Forêt Noire constituent, sur un mode de « conte de fées » atténué, l’une des parties majeures de l’aventure. Sur un seul point cette « politique mondiale» joue un rôle dans le mécanisme de l’histoire : Gandalf le Mage***** est appelé au loin pour des affaires importantes, pour essayer de s’occuper de la menace que constitue le Nécromancien, et laisse ainsi le Hobbit seul au milieu de son « aventure », sans aide ni conseils, le forçant à se débrouiller et à devenir héroïque à sa façon. (De nombreux lecteurs ont relevé ce point et deviné que le Nécromancien serait sans doute très présent dans une éventuelle suite ou dans d’autres récits de cette période.)

La différence, globalement, du ton et du style adoptés pour Le Hobbit est due au fait que, au moment de la genèse, j’ai considéré ce récit comme de la matière extraite du grand cycle susceptible d’être traitée comme un « conte de fées », destiné aux enfants. Je pense maintenant que, même d’après ce postulat, certains détails dans le ton et le traitement sont des erreurs. Mais je ne voudrais pas apporter trop de modifications. Car en somme c’est une étude de l’homme simple et ordinaire, ni artiste ni noble ou héroïque (mais non dépourvu des germes de tout cela) qui évolue dans un contexte sublime ; et d’ailleurs (comme l’a observé un critique) le ton et le style changent à mesure que progresse le Hobbit, passant du conte de fées au registre noble et sublime avant de retomber avec le retour du Hobbit.

La Quête de l’or du Dragon, thème principal du récit même du Hobbit, est tout à fait en marge du cycle général, et accessoire, et ne lui est principalement connectée que par le biais de l’Histoire des Nains, qui n’est à aucun moment centrale dans ces récits, bien qu’elle soit souvent importante.****** Mais au cours de la Quête, le Hobbit entre en possession apparemment par « accident », d’un « anneau magique », dont le principal et seul pouvoir immédiatement évident est de rendre invisible son porteur. Bien que dans ce récit ce soit un accident, imprévu et ne faisant absolument pas partie d’aucun plan concernant la quête, il se révèle essentiel à la réussite de l’entreprise. À son retour, le Hobbit, qui a gagné en clairvoyance et en sagesse même s’il garde son parler, conserve l’anneau comme un secret personnel.

La suite, Le Seigneur des Anneaux, de loin le plus vaste, et j’espère également en proportion le meilleur, de l’ensemble du cycle, met un terme à toute l’histoire ; et une tentative est faite d’y inclure, et d’y entremêler, tous les éléments et thèmes de ce qui a précédé : les Elfes, les Nains, les Rois des Hommes, les héroïques cavaliers « homériques », les Orques et les démons, les terreurs des serviteurs de l’Anneau et de la Nécromancie, et la vaste horreur du Trône Ténébreux. Le style même est censé inclure le registre familier et populaire des Hobbits, la poésie et la prose la plus relevée. Nous assisterons à la défaite de la dernière incarnation du Mal, à la destruction de l’Anneau, au départ définitif des Elfes et au retour glorieux du Roi véritable, qui prend la tête de la Domination des Hommes, héritant de tout ce qui peut être transmis du Royaume des Elfes par son noble mariage avec Arwen, fille d’Elrond, de même que de la royauté de Númenor en ligne directe. Mais de même que les Récits des âges précédents sont faits du point de vue des Elfes, pour ainsi dire, ce dernier grand Récit, descendant des mythes et des légendes vers la terre, l’est principalement du point de vue des Hobbits : il devient ainsi, de fait, anthropocentrique. Mais à travers les yeux des Hobbits, non des Hommes à proprement parler, car ce dernier Récit est censé illustrer très clairement un thème récurrent : le rôle joué dans la « politique mondiale » par les actes de volonté imprévus et imprévisibles, et les actions vertueuses accomplis par ceux qui sont apparemment petits, ordinaires, oubliés des sphères des Sages et des Grands (des bons comme des maléfiques). Une morale évidente de l’ensemble de ce récit (après le symbolisme premier de l’Anneau comme désir du pouvoir absolu, qui cherche à s’accomplir par la force physique et la machine et donc, inévitablement, par les mensonges) est la suivante : que sans le sublime et le noble, le simple et le commun est totalement médiocre ; et que sans le simple et l’ordinaire, le noble et l’héroïque n’ont aucun sens.

 

* Souhaitant que le mot soit compris dans ses acceptions premières, qui ont perduré jusqu’à l’époque de Spenser – je maudis Will Shakespeare et ses satanées toiles d’araignées.

** Bien que ces questions m’aient occupé un long moment.

*** Cela se rapporte, je suppose, fondamentalement, au problème de la relation entre l’Art (et la Subcréation) et la Réalité Primaire.

**** Les Hobbits sont, bien entendu, vraiment conçus comme une branche du peuple spécifiquement humain (ce ne sont ni des Elfes ni des Nains) ; par conséquent les deux espèces peuvent vivre ensemble (comme à Bree) et sont simplement dénommées les Grandes Gens et les Petites Gens. Ils sont totalement dépourvus de pouvoirs non-humains, mais ils sont présentés comme étant davantage en contact avec la « nature » (le sol et autres êtres vivants, plantes et animaux) et – inhabituellement, pour des humains – dénués d’ambition ou de cupidité. Leur petitesse (un peu plus de la moitié de la taille humaine, mais ils rétrécissent au fil des ans) s’explique en partie par la volonté de démontrer la médiocrité de l’homme, du pur esprit de clocher exempt d’imagination – mais ils n’ont ni la petitesse ni la sauvagerie de Swift – et de surtout mettre en évidence, chez des créatures dotées d’un très faible pouvoir physique, l’héroïsme étonnant et inattendu des hommes ordinaires « quand il le faut ».

 ***** La place et la nature des « Mages » [« Wizards »] ne sont nulle part pleinement explicitées. Leur nom, ainsi associé à la sagesse [wise], est une anglicisation de leur nom elfique et est employé tout du long en opposition totale avec les termes Sorcier ou Magicien. Il apparaît finalement qu’ils sont, pourrait-on dire, les proches équivalents (dans le mode de ces récits) des Anges, des Anges gardiens. Leurs pouvoirs sont principalement destinés à assister les ennemis du Mal, à les amener à utiliser leurs propres ressources et leur courage, à s’unir et à résister. Ils apparaissent toujours sous la forme de vieillards et de sages, et bien que dans le monde (où les ont envoyés les puissances de l’Ouest Véritable) ils souffrent aussi, ils ne gagnent que lentement en âge et en cheveux gris. Gandalf, dont la fonction est essentiellement de surveiller les affaires humaines (des Hommes et des Hobbits), traverse tous ces récits.

****** L’hostilité entre les Nains (même bons) et les Elfes, thème qui apparaît souvent, vient des légendes du Premier Âge ; les Mines de la Moria, les guerres entre les Nains et les Orques (les Gobelins, à la solde du Seigneur Ténébreux) font référence au Deuxième Âge et au début du Troisième.

 


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